Les actions de protestation organisées à Alès par le CRAC-Europe samedi 11 et dimanche 12 mai ont été un net succès.
Un nombre important de manifestants
On sait qu'à notre époque, il est plus facile de mobiliser sur Internet que dans la rue. Surtout pour des actions "altruistes", la lutte pour le défense des animaux en étant l'illustration typique.
Samedi 11 mai, les manifestants étaient 4000 à 5000 selon les organisateurs, 1 200 selon la police.
Dimanche, les chiffres avaient baissé (2000 personnes selon les organisateurs, 700 selon la police), mais restaient honorables : ceci est toujours le cas pour une action qui dure deux jours.
Ces distorsions de chiffres (organisateurs versus police) sont la règle et non l'exception. Le décompte des manifestants donne toujours lieu à ce genre d'écart, en France comme ailleurs.
Ce comptage est en France effectué à l'échelon local par des fonctionnaires du Service départemental de l'information générale, qui dépend de la Direction départementale de la sécurité publique, sous l'autorité du préfet, donc du ministre de l'Intérieur.
A Paris, ce sont des fonctionnaires de la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP), branche de la Préfecture de Police, qui dépend directement du ministre de l'Intérieur.
Or, une manifestation est le plus souvent destinée à interpeller le gouvernement.
Donc le moins qu'on puisse dire est que, dans cette fonction de comptage, le ministère de l'Intérieur est en proie à un "conflit d'intérêt".
Dans le cas présent, même si le sujet n'est pas à proprement parler politique :
- sur les sujets qu'ils jugent collatéraux, les pouvoirs politiques préfèrent en général le statu quo confortable au changement polémique (sauf sur des sujets sociétaux qui recoupent la division droite-gauche, comme le mariage pour tous) ;
- pour des raisons historico-sociologiques, les cercles de décideurs français, donc les gouvernements et les hiérarques des partis, comportent pour l'heure encore plus de militants procorridas que de militants anticorridas ;
- enfin, on connaît l'attachement "personnel" à la corrida d'un certain Manuel Valls, ministre de l'Intérieur.
Notons que cette distorsion entre chiffres de la police et chiffres des organisateurs se retrouvait dans les mêmes proportions ce samedi 11 mai, autour de la manifestation d'opposition à l'aéroport Notre-Dame des Landes : 12 000 selon la police, 40 000 selon les manifestants.
Lorsque l'enjeu politique est particulièrement important, le décalage peut même aller de 1 à 6. Ainsi pour se protéger de la droite lors la Manif Pour Tous du 21 avril 2013 (270 000 versus 45 000), ou pour se protéger de la gauche lors de la Marche pour la 6ème République du 5 mai 2013 (180.000 versus 30.000).
D'un autre côté, on peut rétorquer que les organisateurs de manifestations peuvent avoir tendance à retenir les estimations les plus hautes.
C'est pourquoi les médias rapportent volontiers "entre [chiffre de la police] et [chiffre des organisateurs] manifestants..."
Peut-être à l'avenir cette question du chiffrage sera-t-elle résolue par l'emploi de drones (petits engins volants pilotables à distance) avec GPS et systèmes de capteurs optroniques gyro-stabilisés (ce n'est pas de la science-fiction), employés sous la responsabilité d'une autorité indépendante.
Il n'en reste pas moins, dans l'état actuel des possibilités d'évaluation, que la mobilisation d'Alès est un succès.
Une couverture médiatique exceptionnelle
L'annonce de la manifestation, les péripéties du recours administratif contre les restrictions imposées par le maire d'Alès, et surtout la manifestation elle-même, ont fait l'objet d'articles et de reportages dans nombre de médias écrits, radiophoniques ou télévisuels, locaux et nationaux : http://www.ales2013.com/-Revue-de-presse-.html
Cette couverture médiatique exceptionnelle n'est pas toujours le cas, même en cas de manifestations d'envergure comparable. Des manifestations contre la corrida ont pu dans le passé rassembler autant de participants, comme celle organisée à Nîmes par l'Alliance Anticorrida le 11 septembre 2010, ou celle coordonnée à Paris par le CRAC-Europe le 11 février 2012. Mais, par exemple, cette dernière avait fait l'objet d'un blackout médiatique général.
Saluons donc les médias, qui cette fois ont joué leur rôle.
Des bâtons dans les roues
Le maire d'Alès avait utilisé son pouvoir de police pour prendre des arrêtés municipaux visant à tenir les manifestations à distance, au prétexte de l'ordre public. Il s'était ainsi conformé au lancinant mot d'ordre de l'Union des Villes Taurines Françaises et de l'Observatoire national des Cultures Taurines, deux associations dédiées au lobbying taurin.
En janvier dernier, le mundillo annonçait que les préfets allaient recevoir des directives du ministère de l'Intérieur pour faire respecter les arrêtés municipaux interdisant de manifester dans le périmètre proche des arènes.
Manuel Valls n'a opposé aucun démenti officiel à cette annonce.
En clair, il s'agissait de mettre à la disposition des maires taurins les forces de police du département.
Ainsi, à Alès, la presse locale a fait état de la mobilisation de 500 policiers pour contrôler les manifestations. La police,
c'est bien connu, n'a que ça à faire en France. Il est vrai que le préfet du Gard ne doit pas lésiner pour faire plaisir à M Valls, puisque c'est à celui-ci qu'il doit d'être encore en fonction.
Peut-être aussi le ministère de l'Intérieur a-t-il du mal à mesurer la nécessité de présence policière en
fonction du risque de débordements.
Le CRAC-Europe avait à juste titre déposé un référé-liberté contre les arrêtés du maire d'Alès auprès du Tribunal administratif de Nîmes, lequel a malencontreusement cautionné cette atteinte à la liberté de manifester.
Malgré ces contraintes illégitimes, y a-t-il eu des débordements ?
L'ambiance était souvent virulente, voire par moments électrique, avec quelques jets d'objets sur des gardians malmenant des taureaux camarguais embarqués dans un camion, mais il n'y a pas eu de débordements caractérisés, malgré ce qu'espéraient (et tentaient de provoquer) les aficionados dans la ville.
On peut lire sur le site du CRAC-Europe un compte-rendu des tracasseries administratives, puis des manifestations.
S'il y avait eu des incidents réels, nul doute que le mundillo s'en serait emparé. Or, rien.
Sur son blog, le président de l'association intitulée Observatoire National des Cultures Taurines consacre un éditorial à l'événement, sans mentionner le moindre dérapage. Il se contente de réciter son mantra habituel (c'était un "flop") pour rassurer ses zélateurs, allant jusqu'à déformer les chiffres de la police ("900 selon la préfecture", alors que tous les médias précisent "1 200"), tant son mode de communication repose sur le mensonge.
Du côté de la Fédération des Sociétés Taurines de France (FSTF), association française de clubs taurins dont l'objet est de défendre les "intérêts des aficionados", l'article dont s'est fendu leur chargé de com' ne fait pas davantage état d'incidents. Au contraire, il rend compte en ces termes des contraintes imposées aux manifestants par le maire et la préfecture : "les manifestants, invisibles et inaudibles pour nous, ont, pour leur part, été heureux de piétiner et hurler stupidement". A lire ce genre de commentaires, de quel côté viennent les "provocations" ?...
Pour rester dans le domaine de la "provocation", l'article de la FSTF rappelle que celle-ci a été créée en 1910. Or, à cette époque, la corrida était illégale en France (elle n'accèdera à la légalité, par exception, qu'en 1951). En septembre 1894, une circulaire ministérielle recommandait aux préfets l'interdiction de toute corrida espagnole. En 1895, des matadors espagnols étaient expulsés de France, et en septembre de cette même année, le ministre de l’Intérieur faisait donner la maréchaussée et l’armée à Bayonne, qui ne respectait pas la loi. Le ministre de l'Intérieur qui suivra ne sera pas aussi vigilant, et la fameuse Caroline Rémy, – dite Séverine – disciple de Jules Vallès et collaboratrice au Cri du peuple, martèlera cette sentence toujours d'actualité "la loi pour tous ou pas de loi du tout !". Du côté judiciaire, par des arrêts successifs (16 février 1895, 17 octobre 1895, 4 novembre 1899), la Cour de cassation confirmait l’interdiction d’organiser des corridas. Émile Zola dénonçait en octobre 1899 "la cruauté imbécile" des "spectacles abominables" que sont les courses de taureaux. Lors de son voyage officiel en Espagne en 1913, le président de la République Raymond Poincaré refusa d’assister à une corrida organisée en son honneur.
Ceci pour dire que les taurins sont les plus mal placés pour commenter les actions des anti-taurins du point de vue de la légalité comme de la légitimité.
Le chargé de com’ de la FSTF pense devoir préciser que JP Garrigues est "alésien d’origine nancéenne". Alésien allochtone, horresco referens ! Vous tous qui lisez, sachez donc que si vous n’êtes pas nés dans la ville où vous vivez, vous n’avez pas droit de cité. Après tout, le Conseil constitutionnel, au point où il en est, cautionnerait peut-être ce point de vue..
Pour information, rappelons que :
- l’enquête IFOP/ La Lettre de l'opinion d’août 2010 montrait que, dans les « régions à tradition taurine », 63% des citoyens souhaitaient l’interdiction de la corrida, contre 37% ne le souhaitant pas.
- l’enquête IPSOS/ Alliance Anticorrida de juillet 2010 montrait que, dans le Gard, 66% des citoyens étaient plutôt défavorables aux corridas, contre 34% plutôt favorables .
- l’enquête CSA/ CRAC-Europe de juillet 2012 montrait qu’à Alès, 55% des citoyens souhaitaient l’interdiction de la corrida, contre 40 % ne le souhaitant pas.
Le soutien des Verts
Soulignons qu'à l'occasion de ces manifestations d'Alès, EELV a confirmé sans ambiguïté son opposition à la corrida.
Pascal Durand, secrétaire national d’EELV, s'était exprimé quelques jours avant.
Et EELV a diffusé un communiqué ce samedi 11 mai.
Cette prise de position bienvenue de la part de ce parti confirme, s’il en était besoin, l’ineptie des arguments "écologiques" des taurins (sauvegarde de la race des taureaux braves ou préservation des zones humides d’élevage).
En conclusion, même si Max Roustan, le maire d'Alès, a pris des mesurettes intéressantes (arrêt des subventions, remplacement des corridas à cheval par des novilladas, suppression de la gratuité pour les enfants), il doit trouver le courage de faire de la féria d'Alès une fête sans massacre de bovins. Dans la France actuelle, maints exemples montrent que tenter de ménager la chèvre et le chou est un mauvais calcul politique.
Pour plus de vidéos sur les manifestations :
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