Législatives 2022 : une faille dans le paysage d'EELV

Publié le par Vétérinaires Anti Corrida

Dans le sillage de notre précédent article, il nous faut pointer une faille de taille : dans la circonscription où se trouvent les premières arènes de France, EELV a investi sous sa bannière un candidat qui non seulement défend et justifie la corrida, mais a milité activement en sa faveur.
 

L'aphorisme "La corrida est le symbole cruel de l'asservissement de la nature par l'homme" est attribué à Théodore Monod, et en tout cas est parfaitement conforme à la pensée de cet homme, qui fut au XXe siècle un précurseur de l'écologie politique.
Il déclarait à l'ORTF dès 1968 :
"la solution serait d’entrer probablement dans une troisième phase, après la soumission et l’agression. Peut-être verra t-on un jour l’humanité entrer dans une troisième phase que j’appellerai alors résolument 'la réconciliation', la réconciliation de l’homme avec la nature."


C'est donc avec raison que depuis dix ans le conseil fédéral d'EELV s'est clairement prononcé contre la corrida.
Et c'est avec pertinence que le livret élaboré par la commission Condition animale d'EELV à l'occasion des élections régionales et départementales de 2021 mettait en gras la phrase "Nous devons sortir d’une logique de domination et d’exploitation pour aller vers la cohabitation."

L'investiture de Nicolas Cadène

En France, la corrida est interdite sur les neuf-dixièmes du territoire, mais persiste dans une dizaine de départements du sud où elle bénéficie d'une exception pénale.
La première place taurine de France est Nîmes, avec lors de la "temporada" 2019, avant les restrictions liées au Covid, 12 spectacles tauromachiques et 74 bovins suppliciés.
Et Nîmes héberge à elle seule 2 des 6 associations françaises dénommées "écoles taurines", où des mineurs s'entraînent à tuer des taurillons dès l'âge de 13 ans.

La 6e circonscription législative du Gard, avec la 1e circonscription, inclut une partie de la ville de Nîmes. Et elle inclut plus particulièrement les arènes de Nîmes.
L'accord entre les partis de gauche sous l'appellation NUPES (Nouvelle Union populaire écologique et sociale) a attribué cette circonscription à EELV.
Et qui EELV a-t-il investi pour la candidature de cette circonscription le 10 mai 2022 ?
Nicolas Cadène !

Nicolas Cadène et la corrida

Nicolas Cadène est surtout connu des médias et du public pour avoir occupé la fonction de rapporteur de l'Observatoire de la laïcité durant l'existence de celui-ci, de 2013 à 2021. Cet organe consultatif a fait l'objet de maintes polémiques, y compris en interne, mais cette question sensible et complexe n'est pas de notre ressort.

En ce qui nous concerne, le problème est le rapport de Nicolas Cadène à la corrida.
On retrouve ainsi maints commentaires virulents en faveur de la corrida sur le site Agoravox en 2006, par exemple ces deux longs commentaires ici et .
On remarquera que dans le second exemple, Nicolas Cadène se réfère à plusieurs reprises à l'"espèce" des taureaux de corrida (alors qu'il s'agit bien sûr d'une race domestique), ce qui est assez pathétique de la part de quelqu'un qui renvoie constamment les opposants à la corrida à leur soi-disant ignorance. Il faut dire que dans le premier exemple, il commençait son commentaire par un hommage à André Viard...

On pourra nous rétorquer qu'à cette époque Nicolas Cadène s'exprimait à titre personnel, et qu'on ne choisit pas ses goûts et ses passions. Admettons.

En juin 2019, lors de son discours de réception à l'Académie de Nîmes, société savante locale, il a cru devoir réaffirmer son attachement à la corrida (cf p 20 - 21), avec des justifications dont le niveau intellectuel évoque Simon Casas ("… la corrida cherche à retracer la vie tout entière, qui n’a de sens que par sa brièveté. Elle ne peut donc nous l’illustrer que dans toute son ampleur, c’est-à-dire jusqu’à la mort").

Le problème prend déjà ici une autre ampleur : c'est en tant que personnage public que Nicolas Cadène défend et justifie la corrida.

Les réactions

A l'annonce de son investiture, l'Alliance Anticorrida, organisation implantée à Nîmes depuis les années 1990, a vivement réagi.
L'association No Corrida a également fait part de son indignation.
La FLAC (Fédération des Luttes pour l'Abolition des Corridas) a interpellé Julien Bayou le 14 mai.
Sans compter la stupeur de militants médiatiques comme Hugo Clément.

Le 12 mai, vu les nombreuses réactions, la rubrique CheckNews du journal Libération consacrait un article au sujet.
Elle "checkait" en se référant aux commentaires d'Agoravox et au discours de l'Académie de Nîmes.

Un antécédent particulièrement fâcheux

Mais en fait il manquait à Libération une référence essentielle. A savoir le compte-rendu d'une réunion qu'avait menée Nicolas Cadène en mai 2011 en tant qu'animateur d'une section socialiste nîmoise, et membre du Secrétariat fédéral du Gard et du Conseil national du Parti Socialiste. Et trois mois plus tard, le 20 août 2011, Ségolène Royal allait le nommer responsable adjoint de son "pôle propositions et argumentaires" pour les primaires du PS (et du PRG) en octobre 2011, en vue de la présidentielle de 2012.
Les journalistes de Libération n'y sont pour rien : cette page web n'est plus accessible sur internet, y compris via la plate-forme http://web.archive.org. Mais nous l'avions enregistrée à l'époque tant elle nous était parue scandaleuse. La voici (cliquer sur l'image) :

Cette réunion, organisée avec le concours d'un "ami" président d'un club taurin, s'était donc tenue le 30 mai 2011 "dans le patio du restaurant 'Le Toril' ". Ce restaurant au nom évocateur était manifestement un point de chute de Nicolas Cadène, puisque la prochaine réunion de section, le 29 septembre, pourtant consacrée non à la tauromachie mais aux primaires socialistes, allait s'y tenir également.
La question essentielle était "comment rendre plus accessibles et promouvoir les cultures taurines à l'ensemble des publics nîmois ?"
On y trouvait d'emblée une référence à l'Observatoire National des Cultures Taurines, le lobby mené par André Viard.
On y lisait "la nécessité de créer de véritables animations autour des corridas et de mettre en place des courses taurines gratuites, avec des débutants", ou encore "la complexité d'associer les établissements scolaires".
Et une partie de la réunion était consacrée à la "formation" des toreros, avec pour invité le président du Centre Français de Tauromachie, l'une des "écoles" de corrida de Nîmes. La question était toujours "la promotion des cultures taurines et leur accessibilité." On y déplorait "l'impossibilité de produire des jeunes de 14 à 16 ans en formation et en public", on y déplorait que "les écoles taurines manquent de moyens", on y évoquait "la possibilité de créer des formations en 'sports-étude' ".
Enfin, on pointait "l'importance de mettre en place de véritables 'corridas populaires' avec des 'figuras' locales", concluant que "ces corridas constitueraient de formidables 'tremplins' pour les locaux et permettraient là encore une meilleure promotion de cette activité."

Donc, non seulement Nicolas Cadène a une passion personnelle pour la tauromachie, non seulement il la défend et la justifie publiquement, mais encore, et surtout, il a utilisé sa fonction au sein d'un parti politique afin de militer pour sa promotion et sa perpétuation.

La réponse de Nicolas Cadène

Dans sa réponse à Libération, le candidat dit considérer que la corrida est un débat "qui a évidemment toute sa place à l’Assemblée nationale", ce qui est la moindre des choses de la part d'un homme politique qui prétend à un poste de député.
Il concède que "dans un premier temps, des évolutions concernant l’accompagnement des mineurs ou le financement public pourraient être avancées". La formule "accompagnement des mineurs" n'est pas claire : entend-il qu'un mineur peut aller aux corridas dès lors qu'il est accompagné ?
Et bien entendu, il met en avant les soi-disant enjeux économiques territoriaux "sauf à occulter la réalité d’un territoire, il faut saisir que la question tauromachique, qui suppose des élevages traditionnels non-intensifs, est plus complexe qu’il n’y paraît. […] on ne peut pas, ici, poser ce sujet sans s’intéresser d’une manière ou d’une autre aux nombreux acteurs locaux concernés, à accompagner." On aimerait voir ce type d'argument étayé par des chiffres précis.

Notons que l'article de Libération se termine par "Contactés par CheckNews, Europe Ecologie-Les Verts n’ont pas donné suite à nos sollicitations", ce qui est un peu gênant.

Interrogations

Pourquoi EELV a-t-il investi un tel candidat dans cette circonscription hautement symbolique ?

D'autant que le conseil régional politique d'EELV s'était prononcé à l'unanimité en faveur de la candidature de Sybille Jannekeyn, qui avait assuré la candidature EELV lors des législatives de 2017.

D'autant que Nicolas Cadène, qui avait fait sa carrière politique au sein du PS, a demandé en 2019 le soutien de LREM en vue des élections municipales de 2020, puis a annoncé son retrait de la candidature interne du PS, puis a rejoint la liste sans étiquette de David Tebib, lequel au second tour a appelé à voter pour… Jean-Paul Fournier, le maire LR de Nîmes en place depuis vingt ans.

D'autant, enfin, que selon une enquête d'opinion réalisée par l'IFOP en février 2022, 87 % des Français sont favorables à ce que les corridas soient pénalement sanctionnées sur tout le territoire, la proportion se montant à 96 % chez les électeurs EELV.

Passons sur le fait que cette investiture a été officialisée le 10 mai, date anniversaire de l'adoption par le Conseil fédéral d'EELV en 2015 de la motion créant la commission Condition animale.

Un média local soulignait que "Nicolas Cadène est très ami avec le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts, Julien Bayou." Mais on espère qu'à EELV, les investitures ne peuvent pas procéder d'un simple arrangement entre amis.
Et les accointances locales de Nicolas Cadène avec le milieu tauromachique peuvent laisser craindre des attitudes clientélistes, alors même qu'on attend de partis comme EELV une émancipation vis-à-vis du clientélisme politicien cher aux vieux partis traditionnels.

Cette candidature paradoxale risque de nuire grandement à la crédibilité d'EELV, ce qui est extrêmement dommage car c'est un parti digne d'intérêt. Les premières victimes de cette candidature sont les nombreux militants écologistes.

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