Mais non, nous n'étions pas le 1er avril, nous étions bien le 22 avril.
Et, oui, la corrida a bien été inscrite par le ministère de la Culture et de la Communication au patrimoine culturel immatériel national. L'annonce en a été faite par le petit monde taurin, ravi de son coup, à l'occasion de la féria d'Arles.
On trouve donc sur le site du Ministère une fiche d'inventaire dédiée à la corrida... dans la rubrique "Pratiques sportives" (ça a dû être difficile à classer).
- Fêtes de Dax, avec leur "cycle de corridas" (neuf spectacles taurins espagnols sont prévus cette année).
Pour rappel, la notion de patrimoine culturel immatériel (PCI) vient compléter la notion classique de patrimoine culturel (lieux, monuments...), et a été consacrée par la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, adoptée par l'UNESCO en 2003.
La reconnaissance d'une pratique comme appartenant au PCI comprend deux échelons distincts :
- Un échelon national.
- Un échelon international.
On lit dans les dépêches que le ministère de la Culture a déclaré :
"la corrida a bien été recensée au patrimoine immatériel de la France par une commission ethnologique au sein du ministère de la Culture en janvier", au "même titre que la tarte tatin, le fest-noz, la tapisserie d'Aubusson, les parfumeurs de Grasse".
Certes. Mais la tarte tatin ne repose pas sur le sang, la souffrance et la mort ; le fest-noz ne provoque pas de polémiques depuis 160 ans ; la tapisserie d'Aubusson n'est pas sanctionnée par le code pénal sur les neuf-dixièmes du territoire ; et les parfumeurs de Grasse ne suscitent pas dans les enquêtes d'opinion l'opposition des trois-quarts des Français.
On lit que le ministère de la Culture s'est quand même cru obligé de souligner que cette inscription relevait simplement "l'existence factuelle d'une pratique et d'un développement alentour d'un certain nombre d'éléments de nature culturelle" et qu'elle n'impliquait "aucune forme de protection, de promotion particulière ou de cautionnement moral".
Certes. Mais prendrait-on pour la simple constatation d'une existence factuelle, sans cautionnement moral, l'inscription par un pays à son patrimoine immatériel des crimes d'honneur ou des mutilations génitales féminines, au motif qu'ils procèdent dans certaines régions d'une tradition locale ininterrompue admise par le droit coutumier ?
Signalons qu'en janvier dernier, le département du ministère en charge du patrimoine immatériel a participé à l'organisation d'un colloque intitulé "Droit et patrimoine culturel immatériel", dont l'un des thèmes était "PCI et conflits de valeurs", avec deux interventions consacrées à "PCI et éthique". L'une de ces interventions s'intitulait tout simplement : "Les cultures taurines", et était présentée par Frédéric Saumade, ethnologue mentionné sur la fiche d'inventaire de la corrida, et qui avait déjà participé à la fiche d'inventaire sur la course camarguaise. Sans commentaires.
La définition du patrimoine culturel immatériel, telle que présentée par le premier paragraphe de l'article 2 de la Convention de 2003, fait explicitement référence aux "exigences du respect mutuel entre les communautés, les groupes et les individus". La corrida est l'enjeu d'oppositions éthiques extrêmement fortes entre des groupes de pensée, et ne saurait donc, au moins pour cette raison, satisfaire à cette définition.
Le lobby taurin n'a fait que son travail de lobby.
Mais le ministère de la Culture, en sortant de sa nécessaire neutralité sur une question symbolique aussi polémique, a quant à lui commis une lourde erreur.
Beaucoup de Français vont se dire que, décidément, certains fonctionnaires des ministères vivent dans des mondes à part.
Beaucoup de Français ne vont plus se reconnaître dans ce ministère de la Culture.
Et beaucoup de Français vont avoir honte de cette décision auprès des pays étrangers.
Cependant, en définitive, cette décision ubuesque va aider la critique de la corrida à prendre toujours plus d'ampleur. Ce baroud d'honneur (baroud d'horreur serait plus juste) d'un mundillo qui épuise ses dernières cartouches, grâce à un petit clan bien introduit auprès des instances décisionnaires, ne fait qu'accompagner sa déconfiture croissante.
